Jacques Bernier dit Jean de Paris 1633-1713

PREMIER HABITANT DU CAP-SAINT-IGNACE ET SEIGNEUR DU FIEF SAINT-JOSEPH

bernierdeparisJacques Bernier naquit dans la ville-lumière, Paris, vers 1633 ou 1635. Le fils d’Yves Bernier et de Michelle Trevilet ouTreuillet se disait de la paroisse de Saint-Gemain-l’Auxerrois, deuxième église de la ville après Notre-Dame et située sur la rive droite de la Seine, au coeur de la métropole actuelle. Jacques avait fréquenté l’école puisqu’il savait compter et signer. L’on se demande même si par héritage ou autrement il n’arriva pas ici avec quelqu’argent. Par la suite de sa vie, l’on sait d’une façon certaine qu’il avait en poche le sens des affaires et la débrouillardise.

On a souvent épilogué sur la date d’arrivée de Jacques Bernier dit Jean de Paris au Canada. Marcel Trudel, dans son «Catalogue des Immigrants 1632-1662», note en page 254, que Jacques Bernier dit Jean de Paris signe son nom, comme témoin à un contrat de mariage, le 3 mars 1653. «A Québec, par-devant le notaire Guillaume Audouart, il apposait sa signature comme témoin au contrat de mariage de Nicolas Gaudry, dit Bourbonnière, et d’Agnès Morin, fille de Noël Morin et d’Hélène Desportes». C’est une indication précieuse qui nous fait penser que Bernier était à Québec en 1652. En mars 1653, c’est le printemps: aucun navire n’aurait pu s’aventurer sur la mer en hiver.

Quant à moi, il appert qu’il est arrivé en 1651. «Le 17 janvier de cette année-là (1651), le roi de France, à la demande de la Compagnie des Cent Associés, nommait Messire de Lauzon Gouverneur de la Nouvelle-France. Les hautes charges que Messire Jean de Lauzon avait occupées en France, les services qu’il avait rendus au Canada auparavant, l’amitié qu’il témoignait aux Jésuites, étaient des indices que la colonie retirerait bon profit de son administration. Le vaisseau royal qui emmena Jean de Lauzon au Canada jeta l’ancre devant Québec le soir du 13 octobre 1651. Sur ce même vaisseau, plusieurs personnes de distinction, dont Jacques Bernier, âgé de 18 ans, avaient fait la traversée; entre autres, il y avait Denis- Joseph Ruette d’Auteuil.»

«Or, Jacques Bernier se marie en 1656 au logis du Gouverneur Jean de Lauzon lui-même, non pas à l’église selon la coutume, ayant comme témoins le Gouverneur en personne et, justement, Denis-Joseph Ruette d’Auteuil. Ces deux personnages, venant de Paris, avaient leurs entrées au Parlement de Paris: le père de Jacques y étant fonctionnaire, il devenait facile d’embaucher cet homme d’une très grande valeur humaine et morale.»

Jacques Bernier dut cependant se plier aux ordonnances et lois du pays. Les trois années d’apprentissage pour les «engagés» s’appliquaient à tous, surtout à ce parisien qui arpentait les dédales du Parlement de Paris et sans doute les hautes écoles de la région. A tout événement, il se marie à Québec le 23 juillet 1656 à Antoinette Grenier: Le 23 juillet 1656, dispense ayant été faite de tous les bans pour raisons et causes légitimes, Je, Jérôme Lalemant, faisant fonction de curé de cette paroisse, ai marié solennellement Jacques Bernier, fils d’Yves Bernier et de Michelle Treuillet, de la paroisse de Saint-Germain de l’Auxerrois à Paris, et Antoinette Grenier, fille de Claude Grenier et de Catherine (non mentionné) de la paroisse de Saint-Laurent de Paris, et ce, au logis du Gouverneur, en présence de Messire Jean de Lauzon, Gouverneur, et du Sieur d’Auteuil» (Signé: Jérôme Lalemant).

Ce mariage de Jacques Bernier et d’Antoinette Grenier fut le second des huit contractés en Nouvelle-France avec des jeunes filles étrangères, en cette année 1656. Des autres épousées, l’une était de Caën, en Normandie, une autre de Lude en Anjou et les autres du Sud-Ouest de la France.

Jacques Bernier commençait ses activités familiales et sociales dans un climat d’inquiétude et d’appréhension à cause des Iroquois en guerre constamment contre les Français. A L’Ile d’Orléans, le 20 mai 1656, les Iroquois, au nombre de 300, débarquèrent dans l’île et réduisirent en cendre la bourgade huronne, massacrant et capturant leurs ennemis. Cette bourgade huronne avait été établie à l’Ile d’Orléans après le 26 juillet 1650. Elle fut installée à l’extrémité sud-ouest de l’île, à l’endroit appelé Anse-du-Fort. Mlle Eléonore de Grandmaison avait vendu une partie de ses terres cultivées pour l’établissement des Hurons. Jean de Lauzon, Gouverneur, était retourné en France à l’automne de 1656, et Jacques Bernier était parti pour l’Ile d’Orléans avec sa jeune épouse, à l’emploi, d’Elénore de Grandmaison, veuve du Sieur Jacques Gourdeau, Sieur De Beaulieu, pour son apprentissage. Elle vivait avec sa fille Geneviève de Chavigny. Il demeura à son service jusqu’en 1657, alors qu’il décida de s’établir à son compte et sa première transaction date du 7 novembre 1657 devant le notaire Peuvret. Dans l’acte du notaire, il est spécifié que Jacques Bernier est le fermier officiel de la Seigneuresse depuis son arrivée dans l’île.

Les transactions que Jacques Bernier effectua à l’Île d’Orléans et à Cap-Saint-Ignace sont trop nombreuses pour les répéter dans ce court article. Encore une fois, je réfère le lecteur à mon volume «Les Bernier en Nouvelle-France, 1650-1750» publié en 1991.

On peut assurer avec certitude que Jacques Bernier a pris possession de son domaine légalement, au Cap-Saint-Ignace, le 5 février 1673. L’acte de concession de Geneviève de Chavigny, passé devant le notaire Becquet le 5 février 1673, le prouve. Il est possible aussi de préciser de façon absolument certaine le moment précis où Jacques Bernier est venu s’y établir définitivement. Cette certitude nous est fournie par le contrat du notaire Rageot en date du 6 mars 1673. Pour bien prouver ce fait historique, rien de mieux que de citer textuellement le passage en question:

«Le 6 mars 1673, il vend à Jean Leclerc, les deux arpents de front qu’il avait reçus de François Gourdeau à l’Ile d’Orléans. Pour payer Bernier, il s’engage «à bûcher dix arpents de bois sur sa terre à Cap-Saint-Ignace, à y construire une maison de 25 pieds de long et une grange de 40 pieds de long aussi. Il doit commencer à bûcher le ler avril prochain (1673) et la maison sera construite sur les bords d’un ruisseau au Cap».

Jacques Bernier s’en va au Cap-Saint-Ignace pour aider et protéger la jeune veuve Geneviève de Chavigny. Sa bonne entente, sa vénération pour Elénore de Grand’Maison et pour sa fille, l’incitent, à la demande sans doute de cette dernière, à venir avec elle dans sa nouvelle seigneurie à elle concédée en 1672. A cette fin, elle concède à Jacques Bernier, devant le notaire Becquet, le 5 février 1673, soit trois mois après l’avoir reçue de l’intendant Jean Talon, une terre de neuf arpents de large sur quarante de profondeur. Ce fut un heureux hasard, car elle eut pour premier colon un homme de grande valeur qui est considéré comme le premier habitant du Cap-Saint-Ignace (Ivanhoé Caron).

Il a été impossible de découvrir et retracer tous les contrats notariés concernant Jacques Bernier. Plusieurs se sont faits sous seing privé ou verbalement, comme cela arrivait souvent au début de la colonie entre seigneurs et censitaires. Le plan de Catalogne, en 1703, mentionne douze terres appartenant à Jacques Bernier dit Jean de Paris et à ses fils, entre Montmagny et l’Islet. (Archange Godbout: Nos Ancêtres au 17 siècle).

En 1681, le recensement donne à Jacques Bernier 46 ans. Il possède un fusil, huit bêtes à cornes et dix arpents de terre en valeur. A ce moment-là, il lui restait dix enfants. (I. Caron).

On l’a vu ci-dessus, Jacques Bernier s’est avéré un habile trafiquant et un courtier en immeubles compétent. Au moyen de son bateau, il pouvait faire du transport payant entre le Cap Saint-Ignace, Québec et même Montréal. Il possédait, d’après un auteur, un magasin général où chacun des habitants du lieu venait s’approvisionner en nourriture et en matériel. Nous admettons cette supposition parce que la maison de Jacques Bernier devait être passablement vaste pour recevoir une trentaine de personnes. Quand Monseigneur de Laval décida d’établir la Seigneurie de Vincelotte en paroisse, en 1683, il y avait douze familles et quarante-sept âmes, qui fréquentaient la maison de Bernier (M.-J. Sirois).

En effet, la maison de l’ancêtre a servi de chapelle et de presbytère pour le culte liturgique. La paroisse fut érigée canoniquement le 30 octobre 1678, mais l’église fut bâtie beaucoup plus tard. La première messe à Cap-Saint-Ignace fut dite dans la maison de Jacques Bernier (Bulletin des Recherches Historiques, vol. VI, page 292).

Les beaux militaires qui sont venus au Canada y risquer leur vie contre les féroces Iroquois s’étaient partagé les terres de la Nouvelle-France. Plusieurs devinrent «Seigneurs», s’étant fait concéder des terres sous cette forme administrative. Jacques Bernier devint aussi SEIGNEUR au même titre, avec les mêmes honneurs, mais en les méritant par son ardeur au

Le 3 novembre 1672, l’Intendant Talon concédait à Guillaume Fournier «Trente arpents de terre sur deux lieues de profondeur, à prendre sur le fleuve Saint-Laurent, tenant d’un côté au Sieur de l’Espinay (à la Seigneurie de la Rivière-du-Sud), et de l’autre aux terres non concédées». C’est le Fief de Saint-Joseph ou de la Pointe-aux-Foins. Ce Guillaume Fournier, venu du village de Coulme, en Normandie, avait épousé à Québec, le 21 novembre 1651,Françoise, fille de Guillaume Hébert et d’Hélène Desportes. Ce Guillaume Fournier était l’allié des Couillard et des Hébert.

«Cette vente faicte a la charge de lad. foy et hommage et autres redevances et debvoirs mentionnés aud. titres et oultre moyennant le prix et somme de DEUX CENTS SOIXANTE LIVRES que led. acquereur en a promis payer en bons effets ausd. vendeur sçavoir du jour dhuy deux cent trente livres et trente livres dans le jour de St Jean Baptiste prochainement venant». «Et advenant le vingt septiesme jour doctobre 1684; a comparu devant led. notaire et tesmoins soubsignés le Sr Guillaume Fournier desnommé au contrat cy dessus, lequel a recognu et confessé avoir eu et receu comptant en argent la somme de trente livres qui fait le parfait payement de la somme de deux cents soixante livres mentionée aud.
Contract». (Pièces et documents relatifs à la tenue seigneuriale, pages 67-68, 295 seq. No. 34).

Qu’allait faire de cette Seigneurie Jacques Bernier? Lui qui était bien établi déjà à Vincelotte? Ce n’est que huit ans plus tard qu’il fera la première concession à son fils aîné Pierre, marié depuis cinq mois, soit le 21 juin 1691, devant le notaire Rageot, Sans doute, la famille Bernier, comprenant à ce moment-là cinq grands garçons, a dû défricher un peu ces terres avant même leur concession par leur père. Pierre reçut dix arpents d’un côté touchant aux terres du bailleur et de l’autre, proche des terres du Sieur Couillard, du côté du «sorouet». (Contrat Rageot, 21 juin 1691).

Quatre ans plus tard, il concède à ses trois autres fils vivants dix-sept arpents de terrain, sur les deux lieues de profondeur de la Seigneurie: à prendre dans la Seigneurie, côté «sorouet» joignant la concession de Pierre Bernier et l’autre côté, celle des héritiers de Louis Lemieux, en égales portions: la part de Charles sera prise du côté joignant celle de Pierre, celle de Jean-Baptiste ensuite, et celle de Philippe. Sur la portion de Philippe, le Sieur Jacques Bernier, père et son épouse, se réservent la jouissance du dernier arpent de front qui est du côté joignant les terres des héritiers de Louis Lemieux sur la profondeur joignant la rivière Saint- Nicolas, seulement pour en jouir leur vie durant. Seulement après, il demeurera et appartiendra en propre à Philippe comme surplus de sa portion. (Gr. Chambalon, 15 octobre 1695).

Il restait deux arpents encore à concéder. Jacques Bernier le fit à l’avantage de François-Joseph Miville, fils de François et de Marie Langlois, de la Pointe-de-Lévis. Le 4 octobre 1697, le Seigneur Bernier, de Vincelotte, lui concède les deux derniers arpents. (Inventaire des Greffes des notaires, Vol. XVIII, page 194). Ce Miville avait épousé au Cap Saint- Ignace, le 8 janvier 1695, Geneviève Caron, fille de Pierre Caron et de Michelle Bernier. C’était encore dans la famille. (Ivanhoé Caron, aux Origines d’une Paroisse). Le Sieur De Catalogne, dans son mémoire sur les seigneuries, en 1712, dit que les frères Bernier ne s’en tinrent pas aux volontés de leur père après son décès. Le 18 juillet 1729, par devant le notaire Michon, Pierre, le fils aîné, revendiquait les quinze arpents de front qui tiennent de l’Espinay et couraient vers le nord-est; puis se succédèrent son frère Charles Bernier, Jacques Rodrigue (qui avait épousé Geneviève Caron, veuve de Jean-Baptiste Bernier), enfin son autre frère Philippe, chacun possédant cinq arpents de front, libres de toute redevance.

Les nombreux documents laissés par l’ancêtre Jacques Bernier à sa descendance et à l’histoire de la Nouvelle-France peuvent, il semble, donner une image assez exacte du caractère de ce brave colon. Bien modestement, essayons de fouiller ces papiers et de les faire parler sur Jacques Bernier, dit Jacques Bernier, premier colon du Cap-Saint-Ignace.

Les premiers arrivés sur l’Ile d’Orléans, presque tous artisans honnêtes et vertueux, venaient dans ce pays pour se créer une modeste aisance et vivre avec plus de tranquillité. Quelques-uns, mais bien rares, appartenaient à des familles à l’aise et distinguées; les autres, quoique pauvres, étaient tous des gens remarquables par leur probité et leur piété. (L.Turcotte, Île d’Orléans).

Le père Charlevoix ajoute qu’on «avait apporté une très grande attention au choix de ceux qui s’étaient présentés pour aller s’établir dans la Nouvelle-France: «L’on vit bientôt dans cette partie de l’Amérique, commencer une génération de véritables chrétiens, parmi lesquels régnait la simplicité des premiers siècles de l’Église, et dont la postérité n’a point encore perdu de vue les grands exemples que leurs ancêtres leur avaient donnés». (P.G. Roy: la ville de Québec, vol, 1, page 223).

Jacques Bernier était un homme choisi et sélectionné. Il a été honnête. On l’a vu lorsqu’il s’est agi de régler les comptes avec Eléonore de Grandmaison à l’Ile d’Orléans. Pour éviter une plus grande mésentente, il lui verse cinquante livres pour les arrérages de son bail. Il s’est montré dans cette dernière circonstance, pacificateur et homme d’honneur. Vingt-quatre ans plus tard, il se montra encore patient et honnête. Il eut un différend.

Le courage et la persévérance que Jacques Bernier démontra dans son établissement en Nouvelle-France ont été suffisamment illustrés au cours de ces chapitres précédents. On sait les privations que ces pionniers durent s’imposer, surtout quand on pense qu’ils étaient obligés de transporter leur grain, surtout à l’Île d’Orléans, sur la Côte de Beaupré, parce qu’il n’y avait pas de moulin banal dans l’Ile. (L. Turcotte, Île d’Orléans). Il a fait preuve de foi et de courage également en donnant la vie à une si nombreuse

Les époux Bernier moururent après 56 ans de mariage. Antoinette Grenier partit la première le 18 février 1713 et Jacques Bernier le 21 juillet suivant. La mort du chef de famille est un événement. Qu’on me permette de lire l’acte de sépulture du patriarche Bernier. Il est conservé aux registres du Cap-Saint-Ignace:

«L’an mil sept cent treize le vingt et unième jour du mois de juillet a été inhumé dans le cimetière de cette paroisse Jacques Bernier âgé de quatre-vingts ans, décédé le jour précédent après avoir reçu les sacrements de pénitence, de l’eucharistie et d’extrême-onction. Ont assisté à l’inhumation, ses enfants et plusieurs autres qui n’ont point signé de cy interpelé suivant l’ordonnance». (Signé Yves Godard, missionnaire).

Comment parler de l’homme-époux, sans essayer de cibler les qualités et les vertus toutes aussi reluisantes de l’épouse? Antoinette Grenier, au même titre que son époux, a bien mérité de la colonie et de ses descendants.

Un savant suédois, Pierre Kalm, observa les Canadiennes de près en 1749. Il a noté honnêtement les défauts et les qualités de ces fondatrices de pays. Comme il arrivait d’un voyage dans les colonies anglaises, des comparaisons viennent tout naturellement sous sa plume: «Ici, les femmes en général sont belles; elles sont bien élevées, vertueuses, et un laisser-aller qui charme par son innocence même, et prévient en leur faveur… En fait d’économie domestique, elles surpassent grandement les Anglaises des plantations, qui ne se gênent pas de jeter tout le fardeau sur leurs maris, tandis qu’elles se prélassent toute la journée, assises, les bras croisés. Les femmes du Canada, au contraire, sont dures au travail et à la peine, surtout dans le peuple; on les voit toujours aux champs, aux étables, ne répugnant à aucune espèce d’ouvrage». «Lorsqu’elles travaillent au-dedans de leur maison, elles fredonnent toujours, les filles surtout, quelques chansons, dans lesquelles les mots d’amour et coeur reviennent souvent».

On peut être certain qu’Antoinette Grenier n’avait pas l’instruction de son mari. Elle ne savait pas lire, ni écrire, ni signer comme il est spécifié dans un acte de vente de Jacques Bernier à Gabriel Gosselin le 28 avril 1674, devant le notaire Becquet. Mais on n’a pas besoin d’instruction pour avoir la foi et aimer son prochain, ce qu’il faut c’est une bonne éducation et Antoinette l’avait reçue en France.

Antoinette Grenier, la douce mère de onze enfants, avait beaucoup de coeur, de courage, était pieuse et adorait ses enfants. On le voit en 1662 obtenir une guérison miraculeuse «Fin l’année mil six cent soixante-deux, Antoinette Grenier, femme de Jacques Bernier, habitant de l’Île d’Orléans, âgée de trente et un ans, marchant le long de la rivière avec un enfant entre ses bras, demeure comme immobilisée des deux bras sans les pouvoir relever; elle demeure en cet état un jour entier jusqu’à ce qu’elle fut vouée à Sainte Anne, lui promettant de l’aller visiter dans son église du Petit Cap. Elle reçut parfaite guérison, le troisième jour que lui arriva cet accident, ce qu’elle m’a attesté être véritable en lui venant rendre grâce en son église». (Signé: Thomas Morel).

Qui est cet enfant qu’Antoinette laisse tomber? Si c’eût été Marie-Michelle, née en novembre 1660, elle aurait été capable de marcher toute seule, sans que sa mère la tienne dans ses bras. Il s’agit sans doute du petit Charles qui serait né dans la même année 1662. Antoinette Grenier, grâce à ses prières et à sa grande confiance en Sainte Anne,

«Fin de l’année mil six cent soixante-cinq, Charles Bernier, fils de Jacques Bernier, habitant de l’Île d’Orléans, âgé de deux ans, étant fort incommodé d’une descente, fut voué à Sainte Anne par son père et sa mère qui le portèrent dans son église du Petit Cap, où après avoir fait leurs dévotions avec foi et confiance, lui ôtèrent, en sortant de l’église, son bandage dont il était bandé, et depuis ce temps-là a été parfaitement guéri sans en avoir jamais ressenti aucune incommodité, ce qu’ils m’ont attesté être véritable». (Signé: Thomas Morel, prêtre missionnaire et Chanoine de la Cathédrale de Québec).

Nous savons qu’Antoinette Grenier s’est mariée dans les quinze jours après son arrivée en Nouvelle-France. Nous nous fions à un édit de l’intendant Jean Talon: «Quand la persuasion n’active pas asses les mariages, l’intendant peut imposer une sanction pénale. Colbert le félicite en 1671 d’avoir statué «que les volontaires seraient privées de la traite et de la chasse, s’ils ne se mariaient pas quinze jours après l’arrivée des filles». (A. Tessier).

Montrons-nous fiers, descendants de Jacques Bernier et d’Antoinette Grenier, de nos ancêtres. Notre grand’mère Antoinette, du haut de sa béatitude veille encore sur ses nombreux petits-enfants, et intercède auprès de son amie Sainte Anne pour la protection de sa progéniture, laquelle aujourd’hui couvre tout le continent nord-américain. Pour ceux qui doutent encore de la vertu de nos grand’mères ancestrales, terminons cet exposé par la citation suivante:

Dans l’espace de 70 ans, au milieu d’une population composée de soldats, de marins, de voyageurs, deux enfants illégitimes seulement! N’est-ce pas là la meilleure réputation des inepties du Sieur de La Honton contre la renommée des premiers colons de Québec?»

Antoinette Grenier est décédée au Cap-Saint-Ignace le 18 février 1713, six mois avant son époux. Le curé Yves Godard, dans la rédaction de l’acte de décès donne d’édifiants détails:

«L’An de Notre-Seigneur, mil sept cent treize ,le dix-huitième jour du mois de février, a été inhumée dans le cimetière de cette paroisse Toinette Grenier, femme de Jacques Bernier, décédée le jour précédent dans la communion de notre mère la sainte église, après avoir reçu les sacrements de pénitence, d’eucharistie et d’extrême-onction. Elle était âgée de soixante et dix huit ans. Et ont assisté à son inhumation: Messire de Vincelotte, seigneur, Pierre, Charles, Jean et Philippe Bernier, ses enfants, et plusieurs autres qui n’ont pas signé».

Déjà, à la mort d’Antoinette, Jacques Bernier étant malade n’avait pu assister aux funérailles de sa douce moitié. Comme a l’a vu précédemment, le premier colon du Cap-Saint-Ignace décéda le 21 juillet 1713. Son fils Pierre, qui hérita de la moitié de la seigneurie de la Pointe-aux-Foins, marié à Françoise Boulé, est l’ancêtre des Bernier dit Basile et Rigaud.

Charles qui finit ses jours à l’Anse-à-Gilles, est l’ancêtre des Bernier dit Cléments, Polite, Lafeuille, Charlotte, Belone, Les Hommes, etc… Philippe et Jacques continuèrent de cultiver la terre de la Grande Anse. De Philippe descendent les Bernier dit Verbois, Désilets et Mimi-Lambert.

Pour plus amples renseignements historiques sur Jacques Bernier et ses enfants,l’auteur de ces lignes renvoient le lecteur à son volume «LES BERNIER EN NOUVELLE- FRANCE, 1650-1750» publié en 1991, contenant les biographies de tous les enfants de ce couple fondateur de la Nouvelle-France.