Un Noël de grand par Marius Jutras

Je me souviens du fabuleux Noël de mes six ans où j’ai vécu la réalité du monde des grands.

À cette période mes parents possédaient une ferme dans le quatrième Rang de Saint-Marcel-de-Richelieu. J’y vivais mon enfance avec mes frères et ma sœur. Nous étions localisés à un mille et demi du village dominé, en son centre, par le clocher de l’Église.

Cette année-là, mes parents avaient décidé que ce serait ma mère qui irait à la messe de minuit et, bonheur suprême, que je l’accompagnerais étant le plus vieux de la famille. Habituellement, c’était elle qui gardait les enfants lorsque nous allions à la messe, mais, cette fois, le gardien serait mon père.

Nous n’avions pas d’automobile. Le voisin, Roland Lozeau, avait offert de nous transporter.

Vers dix heures papa m’a réveillé et, aidés de maman, ils m’ont habillé chaudement. J’étais tout engourdi. Nous sommes sortis dans la nuit pour nous rendre chez le voisin, demeurant un arpent plus loin, par le chemin du Rang recouvert de neige et de glace. Je tenais la main de ma mère, je la sentais heureuse. Quant à moi, serein, j’étais aux anges.

Le moyen de transport était une cabane montée sur patin tiré par un cheval. Tout était prêt. Un petit poêle à bois chauffait l’habitacle et des robes de carrioles (couvertures de peaux de bisons) étaient disponibles pour nous garder au chaud. Il y avait un fanal fixé à l’extérieur de la cabane qui permettait à monsieur Lozeau de voir la route et de diriger le cheval par les guides passés à travers des petits trous à l’avant du traîneau. Je me souviens du trajet. Je voyais la neige et les étoiles à travers les fenêtres de la cabane. J’étais aussi tranquille et impressionné que mon camarade voisin Rejean et ses grandes sœurs. J’étais collé à ma mère. Heureux.

Nous sommes arrivés à l’église suffisamment tôt pour entendre les chants de la chorale avant la cérémonie. Cérémonie qui commençait à minuit par la procession d’entrée dirigée par le prêtre tenant dans ces bras l’enfant Jésus de plâtre qu’il déposait dans la crèche pour, ensuite, se rendre à l’Autel et commencer la messe.

Mais la cérémonie comprenait trois messes d’affilée. La première était chantée et les deux autres lues. Ce qui nous faisait quitter l’église très tard. De toute façon, je crois que je me suis endormi après la première. Je ne me souviens pas du trajet de retour. J’ai repris connaissance lorsque monsieur Lozeau nous a débarqués à la porte de chez nous.

Je fus surpris, dans mon innocence, par le spectacle qui m’attendait en ouvrant la porte. Mon père, en pyjama, était devant les bas de laine accrochés à la tringle du mur déposant des jouets, des bonbons et des oranges. À la vue de ce spectacle, ma mère chuchota à mon père : « Tu es passé tout droit ».

Malgré ma gêne, papa dit, en me remettant dans les mains des petits jouets qu’il prenait dans une boîte, tout en continuant sa distribution : « Tiens, mets ça dans les bas. »

Sans poser de question j’ai exécuté sa demande et sans fouiller dans mon bas, je me suis couché bien fatigué, le cœur palpitant d’émotions. Je n’ai jamais parlé de cela aux autres.

Le matin, au levé, comme mes frères et ma sœur, sous le regard de maman, j’ai vidé de son contenu mon bas de laine pour en découvrir les cadeaux du père Noël. Toutefois, ils ne savaient pas que j’avais acquis un trésor de plus qu’eux. C’était mon secret. J’étais détenteur d’une réalité qu’ils ne comprendraient que bien plus tard. Je me sentais plus responsable. J’étais devenu un grand.

Une trentaine d’années plus tard lors d’un réveillon de Noël où la famille était rassemblée, nous devions raconter une anecdote de notre enfance. J’avais choisi de faire le récit de ce Noël de mes six ans. J’avais insinué que cet épisode m’avait fait perdre mes illusions bien jeunes. Ma mère, qui écoutait tout en voyageant du comptoir à la table avec des plats de nourritures, m’a regardé, je revois encore ce regard et son sourire en coin, et dans sa grande sagesse à dit : « Tu étais assez vieux pour voir ça. »

Par Marius Jutras Bernier par ma mère,

Sainte-Julie

Le 13 décembre 2016

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