Des personnes…Lac-Mégantic 2013

Le 29 septembre dernier, en revenant de la Beauce, nous avons fait un léger détour à Lac-Mégantic, un peu par curiosité, à cause de l’accident de chemin de fer du juillet précédent. Cette tragédie que nous avions pu voir aux informations de la télévision. En tant que visiteurs, nous espérions, surtout, rencontrer des personnes.

Nous sommes arrivées à Lac-Mégantic ce dimanche-là par la voie qui nous amenait au cœur de la ville, dans laquelle nous n’avons pas pu entrer. Il était environ dix-neuf heures, il faisait noir et des gardes de sécurité nous ont indiqué comment contourner la cité en passant par le parc industriel pour repérer un restaurant à l’autre extrémité de la zone sinistrée; au croisement des rues Laval et Frontenac.

« Zone sinistrée ». C’est la première impression qui nous vient à l’esprit en approchant de nuit par la route 204. De puissants projecteurs éclairent la barrière d’accès au périmètre délimité par une haute clôture de métal grillagé. Même, par cette belle soirée automnale, des camions transportaient de la terre contaminée et divers matériaux, sous la surveillance des gardiens.

Après le souper, nous avons convenu de ne pas visiter les lieux immédiatement. Nous avons trouvé à nous loger avec l’intention de remettre le pèlerinage au lendemain.

Dès neuf heures, ce lundi matin, nous parcourions les rues autour de la clôture. Une odeur huileuse de pétrole nous collait aux narines.

À ma surprise, à la première intersection, je rencontre un homme dans la quarantaine qui buvait son café sur le trottoir en marchant devant une maison. Après l’avoir salué, il me raconte le drame qu’il a vécu. Il me regarde dans les yeux et il répond aux questions qu’en cour de conversation je lui pose. Il me dit que les dommages matériels ont été remboursés par ses assurances et qu’il n’a toujours pas de bureaux de service. Qu’il reprend le gout au travail! Plus il parle, plus je constate que son regard se détache du mien et devient inexpressif.

Finalement, en pointant en direction de la clôture, il murmure comme s’il se parlait, « j’avais un immeuble à logement juste de l’autre côté et huit personnes y sont mortes. Il y a des choses qui ne seront jamais réglées. »

Il n’y avait pas grand-chose à rajouter. Nous nous sommes souhaité bonne chance et il est entré dans la maison.

Plus loin, un monsieur d’une soixantaine d’années qui avait trouvé le meilleur endroit pour observer le mur de brique restant du magasin du dollar fraichement construit nous a fait la conversation. Cet homme était résident du village de l’autre côté du lac. Il aimait faire un tour dans ce commerce lorsqu’il venait magasiner en ville. « Je viens souvent regarder cet endroit. Avant, j’arrivais en après-midi et souvent je marchais dans les rues et je m’asseyais sur un banc du parc avant de retourner à la maison. Il y avait un beau parc juste là », me dit-il tristement, en pointant des amas de terre sale et de structure de ciment pêle-mêle.

En continuant la visite autour de la clôture, nous avons rencontré un couple de retraités. La dame nous a raconté avec force émotions qu’elle avait perdu un neveu dans l’incendie du Musi-café. Son frère qui avait une entreprise de construction et de la machinerie lourde travaillait en sous-traitance sur le site pour « Pomerleau » le maître d’œuvre du nettoyage et de la reconstruction. Elle venait souvent faire ce pèlerinage et ne se privait pas d’exprimer ses sentiments aux gens qui voulaient bien l’écouter.

Toujours, en ayant cette senteur de mazout qui ne décolle pas des narines, nous avons traversé l’endroit où un Salon funéraire et un Mausolée furent complètement détruits. Il n’en restait aucune trace.

Dans les environs, un sexagénaire, qui marchait à côté de son vélo, m’a accompagné sans que je le lui demande. Le monsieur m’a raconté un peu sa vie. Il était de la ville. Il ressentait un vide qui le déroutait. Il avait convenu avec son épouse de toucher sa retraite le jour de son anniversaire de naissance, le 6 juillet de cette année.

Malheureusement, elle fut terrassée par un cancer et mourut le 12 juin. Il avait fait inhumer ses cendres dans le Mausolée, maintenant détruit; endroit où il espérait être déposé à son tour après son propre décès. « Elle a été incinérée deux fois » qu’il me dit un sanglot dans la gorge.

Pour s’encourager, tout en se sentant coupable de ne pas respecter la parole donnée à sa femme de prendre sa retraite, il continuait à travailler. Il croyait qu’il lui fallait le faire pour ne pas trop s’ennuyer à travers ce gâchis.

Nous nous sommes rendus au centre sportif pour dîner. Au restaurant de la place, la discussion tournait autour du fait que l’équipe de hockey des Canadiens de Montréal allait venir jouer une partie quelques jours plus tard. Surtout, qu’une affiche indiquait que les billets ne seraient pas distribués avant le mercredi.

Sur le chemin du retour, j’avais en tête ces rencontres et ces conversations impromptues. Je pensais à ces gens qui de plein gré s’étaient confiés en toute sérénité aux visiteurs que nous étions. Ils désiraient parler et nous les écoutions. Ils ne nous ont jamais donné l’impression qu’ils nous considéraient comme des voyeurs. Nous percevions que de se raconter les réconfortait.

À toutes ces personnes, dont nous n’avons jamais demandé le nom, nous vous souhaitons courages et résilience.

Sainte-Julie

Le 27 janvier 2014

2 commentaires

  • Serge Bernier (2270)

    Je me rappellerai toujours de cette journée du 6 juillet 2013…

    Pour la première fois, en cette journée-là, mes 2 enfants ont été voir leur mère (mon ex), elle qui habite à environ 10 rues où l’accident s’est produit!!! D’habitude, ils y vont séparément, parce que ça n’adonne pas… Mais là, ils couchaient tous sur place… incluant mes 4 petits-enfants!!!

    Quelques heures avant l’incident, mon fils Yannick a été, avec mon petit-fils Victor, se promener près de la voie ferrée et ils ont vu passer un train de marchandises, avec une locomotive du Canadien Pacifique (une compagnie dont j’ai travaillé pendant 22 ans au cours de ma carrière), et rien n’indiquait qu’un drame surviendrait bientôt!

    À l’heure où ça s’est passée, j’étais à Montréal, en train de regarder les nouvelles à TVA et puis j’ai vu cette partie de la ville s’enflammée comme jamais!

    Le seul moyen où j’ai pu avoir de l’informations de mes enfants, fut sur Facebook, alors que mon fils a indiqué qu’il y avait eu un accident de trains mais que tous étaient corrects et qu’ils étaient à 2 rues de se faire évacuer! Beaucoup de policiers et de pompiers étaient sur place…

    Quel soulagement! J’aurais pu perdre tous mes enfants et petits-enfants d’un coup!

    La vie ne tient vraiment qu’à un fil…

    23/06/2014 - at 4:54 pm Reply
  • Marius Jutras

    Merci pour ce témoignage. En naviguant sur notre site, j’ai relu ce texte et ça m’a rappelé que tous les Bernier et les gens intéressés pourraient nous soumettre les leurs à propos des sujets qui les intéressent.
    Au plaisir de vous lire.

    24/07/2016 - at 10:35 am Reply

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